dimanche 16 octobre 2016

Coup de gueule de désespoir face à l'immaturité et l'indifférence : les deux grands maux du 21ème siècle.

En tant qu’esthète j'ai toujours été attiré et fasciné par la beauté, peu importe sa forme et peu importe son support ; c'est d'ailleurs pour cette raison que je suis devenu photographe. Lorsque j’étais enfant, j’aimais la beauté des tissus et des costumes avec lesquels je me déguisais, j’aimais la beauté des contes que l’on me racontait juste avant de dormir, j’aimais la beauté des musiques et chansons que j’écoutais et que je chantais à mon tour. J'aimais la beauté du jardin fleuri de mes parents ou la plage de mes vacances. J'aimais la beauté qui jaillissait de mon imagination débordante et je passais une grande partie de mon temps à dessiner et à inventer des histoires. La beauté qui me fascine en revanche a toujours amené à une transformation bénéfique de mon être, qu’il s’agisse d’un apaisement, un bien être, une contemplation, une extase ou bien une réflexion sur le monde.

Quand je regarde quelque chose de plaisant, de beau, voir mieux de sublime, il ne s’agit plus en cet instant de ma personne. Durant ce moment précis d’observation, je vais m’épanouir et vivre momentanément à travers la chose que j'admire et qui m'émeut pour diverses raisons. Lorsque l'on contemple par exemple la beauté d'un spectacle de danse, les couleurs d'un couché de soleil ou encore la beauté d'un papillon posé sur une fleur, je défie quiconque de penser en ces moments là à sa petite personne ; certes les effets que nous ressentons sont propres à notre personne mais nous avons pourtant parfaitement conscience qu'au fond, cet élan nous dépasse. La contemplation selon moi a lieu précisément dans la fonte de l’égo et l’oubli de soi. On est amené l'espace d'un instant à oublier sa propre personne et à vivre à l'unisson avec une chose ou un être extérieur à notre propre personne. Voilà pourquoi on entend souvent dire : "Je pourrais mourir après avoir vu ou entendu telle ou telle chose". Même si cette phrase est bien entendu à prendre au sens figuré, elle témoigne néanmoins de l'importance du beau chez l'être humain.

Pourquoi cette attirance pour le beau est-elle d'ailleurs innée? Pourquoi l'a retrouvait-on déjà chez l'homme primitif qui était naturellement sculpteur, peintre, musicien ou encore fabriquant de bijoux? Pourquoi sommes-nous captivés ou émus par une belle voix ou par la beauté des gestes et du corps d'un danseur? Pourquoi trouvons-nous une musique ou une peinture si magnifique, une photographie si intense, un film si touchant ou une sculpture si captivante? Selon moi, cette fascination pour le beau vient du fait que le temps d’un instant, une chose belle a le pouvoir de nous transporter ailleurs, de nous faire quitter l’ordinaire pour l’extraordinaire, le banal pour le surprenant, de nous faire passer du détachement à l'intérêt, de l'indifférence à l'attrait, de la sécheresse à l'ivresse, de nous extraire du petit prisme du Moi et de nous faire vibrer à l'unisson avec l'Universel ou du moins avec quelque chose de plus grand que nous. La contemplation du beau noie l'égocentrisme et l'individualisme et rassemble tous les humains sous une même et seule bannière, la sensibilité. Les arts ne sont ni plus ni moins que le langage de cette sensibilité. Le beau et avec l'amour le plus puissants des remèdes de l'existence, il aide les hommes à faire face à la dureté de ce monde. C'est un phénomène qui nous subjugue, nous pousse à l'humilité, nous inspire, nous élève et nous rend meilleur. Le beau résonne naturellement en nous comme un écho venu du fin fond de la création. Je pense d’ailleurs que si nous pleurons à la vue d’une chose "trop belle" c’est parce que nous savons que la beauté nous fait du bien et inconsciemment parce que nous réalisons qu’elle n’est dans ce monde que fugace et passagère. La beauté nous met dans de tels états que nous souhaiterions de tout notre coeur qu’elle soit constamment à nos cotés. En fin de compte, nous pleurons peut-être de désespoir la perte de ces moments trop brefs de parfaite plénitude... Ces moments où notre âme semble s'épanouir totalement... Nous pleurons peut-être aussi car certaines choses sont tellement belles que notre corps physique ne peut plus contenir la puissance de nos émotions et comme un vase trop rempli notre corps pleure, témoignant de la sensibilité de notre âme. Même si cette appétence ne semble jamais être pleinement assouvie, le beau nourrit pourtant continuellement notre âme, cette essence mystérieuse qui échappe à l'analyse et qui se trouve être le siège de nos pensées et de notre sensibilité. Le beau ou la beauté, peu importe le nom qu'on lui donne, peu importe sa forme et peu importe le champ qu'il recouvre, nous fait entrer en communion avec la partie la plus sacrée et la plus précieuse de ce monde.

Ce qui m’attriste aujourd'hui, c'est que bon nombre de gens se servent du beau, qui devrait être selon moi un puissant levier pour élever le monde, pour strictement tout le contraire. D’un coté, les professionnels du marketing et de la publicité se servent du beau pour faire vendre (l’argent étant en réalité le véritable Dieu que le monde vénère) et de l’autre, on observe que la plupart des personnes attirantes physiquement se perdent dans cet atout (qui devient alors une profonde source d'aveuglement et un prétexte de culte stérile) en affichant en permanence leur beauté physique dans le seul but d'être regardées, complimentées, enviées ou désirées. Il ne s'agit là que d'égocentrisme et de narcissisme. Rien de bien grave au premier abord (cela a toujours existé), sauf que lorsque l'on s'arrête deux minutes sur ce phénomène, que l'on prend du recul sur notre époque et que l'on observe le fonctionnement de notre société, on finit par réaliser que l'indifférence et l'individualisme exacerbé et généralisé, causé par une hausse affolante du narcissisme et de l'égocentrisme, sont en corrélation directe avec le déclin de la société et de l'intérêt général. Si en effet je suis constamment préoccupé par ma petite personne et mon apparence physique et que je passe une grande partie de mon temps à exposer publiquement ma plastique pour susciter l'attention (et à vivre dans un monde illusoire et idéalisé), je n'ai en réalité pas le temps de faire des choses réellement concrètes, constructives et dignes d’intérêts comme par exemple se préoccuper de faire évoluer positivement la société qui elle et bien réelle.


Fatigué par le narcissisme et l'oisiveté

De part ma position de photographe, je sais que mon propos peut sembler paradoxale ou risible car la photo reste quoiqu'il arrive une histoire d'apparence et que je viens d'expliquer très clairement que ressentir la beauté était finalement pour moi l'une des seules choses qui valent la peine de vivre, il n'empêche que je me pose pourtant constamment cette question : Y-a-t-il quelque chose de plus futile que d'afficher sans cesse son physique et sa fierté d'être beau?  La beauté physique est d'ailleurs je le rappelle un accident de naissance résultant de processus aléatoires liés à notre hérédité. Comment peut-on être fier d'un processus sur lequel nous n'avons aucun contrôle? Nous sommes fascinés par la beauté, nous pouvons être heureux ou reconnaissant d'être beau, ça bien-sur que oui, mais comment peut-on en être fier? Selon moi nous ne devrions être fier que des choses accomplies par nous-même à la seule force de notre mérite et notre ténacité. Où est le mérite d'avoir tiré le jackpot à la loterie génétique?

Je ne suis peut-être qu'un idéaliste perfectionniste et un éternel utopiste mais pour moi l'expérience de la beauté dans sa forme la plus pure ne devrait en rien être synonyme de business ou d'égo. On peut être physiquement beau, on peut plaire visuellement, esthétiquement, on peut savoir que l’on plait mais pourquoi afficher en permanence cette beauté et le fait de savoir que l’on est beau? A quoi rime cette auto-promotion incessante? Quel en est l'intérêt? Qu'est ce que cela démontre si ce n'est de l’immaturité, une grande superficialité et un profond narcissisme? Est-ce réellement important? La beauté doit-elle servir à se complaire sur soi-même de manière aussi stérile? Ne peut-on pas l'utiliser à bonne escient? N’y a t-il pas un moment où l’égo est à son maximum? A quel moment exact devient-il rassasié des compliments et autres flatteries? A partir de combien de cirages de pompes? A partir de combien de followers (si tant est que ces derniers soient réels), combien de likes? Combien d'auto-portraits de soi pris dans les mêmes positions?

Il est tout à fait légitime de vouloir parler de soi, de vouloir partager des images de sa vie tant que cela ne régit pas notre quotidien mais tant d’hommes et de femmes semblent être aujourd’hui drogués par leur propre image que cela me donne le vertige. Ce trop plein de beauté vide de sens et ce flot quotidien de millions d'images stériles sont en train de m’avoir jusqu’à l’écoeurement...


Vouloir être vu, cette obsession moderne

Une personne dans l'auto-promotion qui aime se montrer en permanence et qui désire constamment être prise en photo, être regardée, admirée ou complimentée, projette paradoxalement pour moi quelque chose d'assez repoussant en vérité. L'obsession et l'avidité qu'elle peut avoir envers sa propre apparence traduit pour moi une sorte de laideur ou d'immaturité de l'âme et laisse entrevoir de cette personne à la fois un fort nombrilisme, un profond narcissisme, un besoin constant du regard des autres pour se sentir exister et surtout une grande superficialité qui pour moi vient ternir sa beauté physique et ne me donne bien souvent plus envie de la photographier. La beauté intérieure qui se ressent via nos comportements qui incluent la sagesse, la maturité, la tempérance, le soucis de l'autre, la gentillesse, la douceur ou la générosité, est aussi importante pour moi que la beauté physique, voir même bien plus. Le besoin excessif d'être vu, admiré et complimenté est malheureusement devenu la pathologie la plus répandue parmi les hyper connectés aux réseaux sociaux.


Les réseaux sociaux

Les réseaux dit sociaux répondent à trois besoins fondamentaux de l'être humain : le besoin d'appartenance (attachement, affection), le besoin d'estime (reconnaissance) et le besoin d'accomplissement de soi. Les gens obsédés par le besoin de poster constamment des images d’eux sont des personnes chez qui ces besoins ne sont jamais suffisamment comblés et qui vont utiliser les réseaux sociaux pour se donner de l’importance et se sentir épanoui. Ils ressentent un profond besoin d'être admiré, aimé et de susciter l'envie ou le désir en permanence et leur smartphone va exacerber cela (voir réflexion suivante). L'époque du "pour être heureux vivons caché" est désormais révolue, aujourd'hui c'est "soyons visible et faisons envie." Le "je pense donc je suis" de Descartes est devenu "je suis vu donc je suis", "tu me likes donc j'existe". Bon nombre de gens aujourd'hui fondent leur petit culte de la personnalité, être visible semble être devenu la préoccupation majeure de l’être humain moderne et connecté et l'anonymat sa plus grande peur. Au lieu de s'intéresser au monde dans lequel ils vivent réellement, les gens ne s'intéressent plus qu'à eux et ne vivent que pour alimenter leur monde virtuel. Le plus triste est qu'ils ne s'intéressent même pas à leur personne entière mais uniquement à leur apparence. Centrés en permanence sur eux-même et sur ce que l'on peut penser d'eux, ils sont devenus leurs propres publicitaire et possèdent plusieurs agences de communication telles que instagram, facebook, twitter, snapchat, etc... Ces gens là vont attendre par exemple une certaine heure pour poster quelque chose car ils savent que leur “renommée” à cette horaire précis sera plus grande. Le but n’est alors même plus de simplement partager un événement mais d’être l’évènement.

Les réseaux sociaux poussent d'ailleurs au narcissisme et au culte de la personnalité en montrant aux jeunes que la "renommée" aujourd'hui passe absolument par leur utilisation. Or avant l'existence des réseaux sociaux et depuis toujours dans l'histoire des hommes, la renommée était basée sur quelque chose de réel ou quelque chose qui symbolisait une croyance. Un homme ou une femme acquérait une renommée en fonction de choses réelles accomplies, un talent, une victoire, un parcours, une nouvelle voix découverte. Aujourd'hui la renommée ne représente presque plus rien ; bien souvent factice, elle s'est banalisée et tout le monde peut désormais artificiellement s'en créer une. Andy Warhol l'avait parfaitement pressenti lorsqu'il déclara en 1968 : "A l'avenir, chacun aura droit à 15 minutes de célébrités mondiale". Bien que visionnaire pour son époque, Warhol était pourtant loin de se douter que ce quart d'heure de "célébrité" allait s'étendre pour devenir permanent et quotidien pour chaque personne en faisant le choix.


Cette mode de la fausse popularité

Pour les marques et les professionnels de la publicité, la beauté, le savoir-faire, l'expérience et le talent ne sont même plus forcément les principaux critères de sélections pour un partenariat. Beaucoup d'entre eux ne recherchent aujourd'hui qu’une chose, collaborer avec les personnes les plus populaires, les plus suivis, les plus trendy, même si cette popularité repose pour les trois quarts sur quelque chose d'artificiel. Les marques, les entreprises, les politiques, les artistes, les blogueurs, les mannequins l'ont tous parfaitement compris et c'est d'ailleurs pour cela que la grande majorité des gens aujourd'hui qui utilisent ses nouveaux médias ne se contentent pas par exemple de se créer un compte Instagram mais achètent dans la foulée un nombre massif de followers afin de paraître important et de susciter du coup l'intéressement. Pourtant très souvent, bien qu'ils n'aient pas l'honnêteté de l'avouer, les trois quarts des personnes qui les suivent sur leur compte n'existent même pas et ne sont en réalité que des robots générés par des logiciels informatiques. On qualifie ces followers de "fakes". Cette masse de followers leur donnent ainsi l'impression d'être plus intéressants et potentiellement plus bankables. Ce système est parfaitement bien pensé. Les faux followers achetés à des compagnies informatiques spécialisées permettent immédiatement de gagner en visibilité (en apparaissant en tête du fil d'actualité public du réseau), ce qui permet du coup d'attirer de réelles personnes qui n'auraient jamais vu le profil en question s'il n'avait pas été gonflé massivement par de nombreux (faux) followers. Une fois la "notoriété" acquise, les faux followers se retrouvent vite étouffés par de réels followers et personne ne découvre la supercherie.

Plus on avance dans le temps, plus des sociétés arrivent à se démarquer dans l'achat de followers. Pour une somme d'argent conséquente, il est aujourd'hui possible d'acheter des followers réels et actifs que les sociétés cibleront en rapport avec les domaines d'intérêt du client (via les hashtag qu'il appose sous ses photos). Acheter de vrais followers est désormais plus malin, plus discret et bien plus conseillé que les faux followers basiques puisque certaines applications ont aujourd'hui des algorithmes tellement puissants qu'elles arrivent à distinguer les faux followers et les comptes inactifs des véritables personnes possédant un compte Instagram. Il n'y a d'ailleurs pas que les personnes ordinaires qui choisissent pour se valoriser d'acheter des faux comptes. Les premières personnes à pratiquer massivement cette technique sont les véritables célébrités! En avril 2013, une étude menée par Socialbakers, une société spécialisée dans l'analyse des médias sociaux, a démontré que de tous les comptes des célébrités étaient suivis en réalité par une grosse partie de comptes "fakes" ou bien par des comptes inactifs. La célébrité la plus concernée à l'époque selon l'étude était le chanteur américain Justin Bieber. L'étude avait démontré que sur les 37 millions de comptes qui composaient à l'époque ses followers, 16,7 millions étaient des fakes (soit 45% de ses abonnés), auxquels il fallait ajouté 2,6 millions de comptes inactifs. En 2014 lorsque Instagram décida de mettre un terme aux millions de comptes fictifs de la plateforme en supprimant des faux comptes, Justin Bieber a perdu en l'espace de quelques instants plus de 3 millions de followers.

Le véritable problème c'est que ce désir de starification, ce narcissisme 2.0, cette obsession quotidienne que les gens ont de façonner et de nourrir leur avatar artificiel, cette sensation de n'exister pleinement qu'à travers la mise en scène d'images, cette recherche de renommée factice non justifiée et non méritée, hypnotisent et abrutissent tous les utilisateurs. Cela les abrutis dans le sens où ils ont changé leur comportement et qu'il n'y a plus que cela qui compte. Pire que tout, la majorité des gens perdent aujourd'hui un temps précieux qui pourrait être utilisé pour changer la société en profondeur. Pour la plupart des jeunes aujourd'hui seuls le statut social, la beauté physique, les divertissements et l'aisance matérielle rendent la vie digne d'être vécue. Les caméras et les réseaux sociaux ont créé ce culte de la célébrité. Sous-culture du divertissement, ce culte de la célébrité ne met en valeur que deux choses, le superficiel et le clinquant. Plus personne n'a de valeur outre son apparence, ses contacts et son attitude à réussir. Le "succès" d'une personne va alors se mesurer à sa renommée Internet, à son statut social, à sa richesse... Toutes ses valeurs de référence sont en réalité illusoires et creuses. Elles favorisent l'individualisme narcissique en insinuant qu'il vaut mieux concentrer son existence sur les désirs du soi (avec des mises en scène puériles et superficielles) plutôt que de consacrer de son temps et de son énergie au bien commun ou à des choses réellement intéressantes et constructives. Cette course effrénée au statut social, au culte de la célébrité et à l'individualisme créée un profond vide moral dans la société humaine moderne.


Ce ne sont pas les nouvelles technologies qui sont mauvaises mais la façon dont l'homme s'en sert.

Comme je disais dans le paragraphe précédent, les nouvelles technologies aveuglent et dispersent complètement les gens qui aujourd'hui pensent différemment et se comportent différemment (voir prochain article). Aujourd'hui il n'est pas rare de voir deux personnes manger en tête à tête au restaurant et être finalement tous deux plongés sur leur smartphone sans pratiquement se regarder ou échanger. du repas. L'homme moderne et connecté privilégie donc le virtuel au réel et préfère les échanges qu'il a sur Internet aux véritables échanges. Après l'indifférence au réel et aux vraies relations profondes, l'homme accro du smartphone a également, comme je le disais tout à l'heure, développé un niveau de narcissisme sans précédent. Il suffit pour s'en rendre compte de voir l'importance et la démocratisation du selfie aujourd'hui. Je ne parle pas ici du selfie de groupe qui traduit finalement une volonté de témoigner d'une relation sociale réelle avec d'autres individus. Je parle ici du vrai selfie, l'original, celui que la personne prend dix, vingt ou cent fois par jour sans même questionner cette pratique.

Autre changement majeur de comportement de l'homme moderne qui me vient à l'esprit : le fait de poster des images de soi au monde entier. Pourquoi prendre autant de temps à se préoccuper de son image? Pourquoi s’afficher en public sur les réseaux sociaux ou raconter constamment sa vie en images à des gens que l’on ne connaît absolument pas est aujourd'hui considéré comme normal? Pourquoi le faire d'ailleurs? Raconteriez-vous votre vie dans la rue à des inconnus? Montreriez-vous des photos de vous au premier inconnu qui croise votre chemin en espérant qu'il aime ou qu'il commente? Le décalage comportemental entre la vraie vie et le monde digital est sidérant et la majorité des gens ne semble pas sans soucier ou même le réaliser. L’écran s’est interposé entre le moi et le monde et les gens ne vivent plus tout à fait dans la réalité mais dans un monde idéalisé en pensant que ce monde factice est la réalité.

Bien souvent aujourd'hui les gens vivent et se comportent en prévision d'une mise en scène pour leur monde virtuel. Je me rappellerai toujours de cet après-midi au musée du Louvre où j'ai assisté avec effarement au spectacle d'un troupeau d'individus en pleine séance de selfies devant la Joconde. Deux choses m'ont sidéré ce jour là ; premièrement le nombre de gens à préférer faire un selfie devant l'oeuvre de De Vinci plutôt que de tout simplement admirer le tableau qu'ils découvraient en plus pour la première fois ; la deuxième chose choquante était que le selfie était privilégié à une photographie de la toile prise de manière classique. En effet, la majorité des gens présents ce jour là dans la salle a pris plaisir non pas à regarder puis à photographier l'oeuvre de manière traditionnelle mais en réalité à lui tourner le dos et à se photographier en premier plan. Le "je témoigne et partage une oeuvre" est devenu "je témoigne de MOI devant une oeuvre". Pour ces gens là, l'évènement auquel ils assistent est en réalité subsidiaire, ce n'est en fait qu'un prétexte pour parler de soi et se photographier pour se montrer sur les réseaux sociaux. Auparavant le référent de l'image aurait été l'oeuvre d'art ou l'évènement ; aujourd'hui le référent de l'image c'est l'auteur du selfie. Vu la distance de sécurité qu'il y a déjà entre le tableau et le spectateur et vu la focale utilisée dans les caméras des smartphones, la Joconde n'est au final presque pas visible sur le selfie. On est donc passé du photographe s'intéressant à un autre sujet que lui au photographe sujet de son image (acte narcissique). 

La vidéo ci-dessous est un autre symbole parfait du narcissisme et de la frivolité de la jeune génération. Prise lors d'un match, cette vidéo met en scène un groupe de jeunes supportrices qui se moquent éperdument du match auquel elles assistent et qui passent leur temps à se photographier en selfie. Le match en question tout comme la Joconde au Louvre ne sont que des prétextes pour se mettre en scène et à se photographier pour se monter sur les réseaux sociaux.




Le danger des images : elles hypnotisent et éloignent de la réalité

Dans le tome VII de son ouvrage « La République » Platon invite le lecteur à imaginer des hommes enchainés à vie au fond d'une caverne et n’ayant jamais connu autre chose que cette triste condition. Tournant le dos à l’entrée de la grotte depuis toujours, ils ne peuvent voir que la paroi du fond de la caverne, sur laquelle est projetée les ombres du monde extérieur ainsi que leurs propres ombres. Les prisonniers prennent alors ces formes vacillantes projetées sur les parois pour la réalité.  Si l’une de ces personnes se libérait, l’exposition à la lumière du jour lui ferait alors éprouver de grandes souffrances. Complètement éblouie, elle serait incapable de voir quoique ce soit et ne souhaiterait alors qu’une chose, regagner l’obscurité de la caverne. En persistant néanmoins, ses yeux finiraient par s’ajuster et l’illusion des ombres qu’elle a connu toute sa vie se dissiperait et cette personne se rendrait compte que tout n’était qu’illusion. 

Dans le film Matrix lorsque le héro sort de la matrice est découvre le "vrai monde" pour la première fois il est aveuglé, Morpheus lui dit alors que c'est parce qu'il voit la réalitép our la première fois et qu'il faut du temps à ses yeux pour s'adapter. C'est une référence directement à la sortie de la caverne de Platon.

En sortant de la caverne, la personne enchainée : 

Elle prendrait conscience que les choses auxquelles elle a accordé toute sa vie son intérêt et qu'elle prenait pour la réalité n'étaient finalement qu'illusion. C'est tout le danger que causent les images, bien souvent elle nous aveuglent, nous hypnotisent et nous éloignent de la réalité. L'allégorie de la Caverne de Platon ne s'arrêtent pas là. Si après avoir expérimenté la véritable réalité, l'individu sorti de la grotte se faisait violence et se forçait à retourner près de ses semblables pour les avertir de la situation, ces derniers choqués par ses propos ne le croiraient pas, ils le prendraient pour quelqu'un de bizarre, un menteur, un extravagant ou un fou et le rejetteraient lui et ses propos. Cette attitude de déni face la vérité me fait penser à un propos de Nietzsche qui disait : "Ce qui importe, ce n'est pas tellement ce qui est vrai, mais ce qui aide à vivre". L'homme qui retourne dans la Caverne pour tenter d'expliquer à ses semblables que la réalité n'est pas ce qu'ils croient va être chez Platon perçu comme anormal et va être marginalisé. N'est-ce pas de cette manière que l'on perçoit aujourd'hui une personne qui n'utilise pas Instagram, Facebook ou qui n'a tout simplement pas de téléphone ou Internet et qui se contente de vivre dans le réel? L'attitude aveuglée de tous ces gens déconnectés du réel et paradoxalement connectés en permanence est également parfaitement illustrée par un propos de Mark Twain qui disait : "La vérité est plus éloignée de nous que la fiction."


Le décalage de perception entre la réalité et l'image

Richard Avedon, l'un des plus grands photographes de l'histoire de la photographie américaine, a dit un jour : "Un portrait n'est pas une ressemblance. L'inexactitude n'existe pas en photographie. Toutes les photos sont exactes. Aucune d'elles n'est la vérité."  Comme les prisonniers de la caverne de Platon, les gens aujourd'hui qui se complaisent dans l'image et qui ne tirent leur confiance en eux uniquement du regard des autres ne saisissent justement pas que les images ne sont pas la réalité. Toujours sur ce même propos, le photographe allemand Peter Lindbergh (également un des plus grands) a donné un jour son avis en disant : "Quand on dit d'un portrait : C'est tout à fait lui ou tout à fait elle", c'est ridicule. Un portrait n'est jamais la personne. Sur une autre photo, on va avoir quelqu'un d'autre. Ce que vous saisissez, je pense, c'est la relation avec la personne que vous photographiez. C'est un échange et c'est ce qui se retrouve sur l'image". En d'autres termes, ces deux grands photographes ont confirmé comme Platon il y a plus de 2300 ans que les images n'étaient jamais la réalité. En 1928, le peintre belge René Magritte illustra lui aussi parfaitement cet état de fait avec son tableau "La trahison des images" qui représente cette fameuse pipe accompagnée de la légende : "Ceci n'est pas une pipe". En effet, même peinte de la manière la plus réaliste qui soit, une pipe représentée sur un tableau n'est pas une pipe et ne sera jamais une pipe. Elle ne restera qu'une image de pipe qu'on ne peut ni bourrer, ni fumer.

Etymologiquement le mot image lui-même démontre que l'image n'est pas la vie puisqu'il figure en réalité le portrait d'un mort! Le terme image provient du latin "imago" qui désignait dans le monde romain le masque mortuaire produit en cire d'abeille que l'on moulait sur le visage d'un défunt afin d'en conserver les traits. Ces masques étaient ensuite enfermés dans des boites et rangés dans des niches qui ne devaient jamais quittées la demeure familiale. Contrairement à aujourd'hui, ces imagos n'étaient pas faites pour être vues par le plus nombre mais pour être conservés précieusement à l'abris des regards car elles-mêmes conservées les traits des défunts. On ne les exhibait qu'à l'occasion d'un nouveau décès dans la famille. Les gens réalisaient alors un cortège de tous les imagos de leurs ancêtres afin que ces derniers accueillent le défunt parmi eux.

Une photographie est une image mais une image n'est pas la réalité, ce n'est qu'une transposition d'une portion de la réalité, le résultat d'un point de vue, d'un choix drastique opéré dans un moment du réel qui passe. La réalité intégrale d'une scène ne serait être embrasée par quelconque appareil. La réalité déjà est dans le mouvement, elle n'est pas figée dans le temps. La réalité c'est ce qui vit, tout ce qui vit, elle s'agite constamment, elle est perpétuelle, multiple et infinie. Les images elles, sont finies, elles ne sont qu'un minuscule point de vue d'une réalité figée, morcelée, fragmentée et elles réduisent en deux dimensions spatiales la réalité qui se déroule elle en trois dimensions tout en figeant en plus la dimension temporelle. Les images ne sont que des reflets figés, singuliers et partiels d'une réalité multiple, vivante bien plus large et plus vaste que les hommes ne sauront jamais capables d'appréhender...


La notion de réalité

Ce que l'on appelle tous les jours "réalité" n'est au fond qu'un concept de l'esprit. La réalité n'existe pas ; ou plutôt elle existe mais elle est bien trop vaste pour être embrasée par des êtres aussi limités que nous. Tout le monde parle constamment de la réalité, pourtant personne ne peut la saisir. La réalité à laquelle nous aimons nous référer en permanence est en fait une portion de réalité et non pas la réalité intégrale qui elle englobe tout. La réalité dont nous parlons sans cesse est multiple et changeante selon les points de vues. En clair, ma réalité n'est pas la même que la vôtre et votre réalité n'est pas la même que celle de votre voisin. La réalité du monde pour un chinois n'est pas la même que celle d'un rwandais ou d'un syrien qui n'est pas la même que celle d'un polynésien. La réalité pour une personne pauvre n'est pas la même que pour une personne riche. La réalité du monde pour une femme n'est pas la même que pour un homme, la réalité pour un enfant n'est pas la même que celle d'un adulte et la réalité pour une personne âgée n'est pas la même que pour une personne jeune. La réalité est affaire de perception, une perception n'est toujours que relative et comme nous sommes tous des individus singuliers et que ne possédons ni le don d'omniscience ni le don d'omniprésence ou d'ubiquité, nous ne pouvons pas saisir ce qu'est la réalité complète et absolue.


La faillite morale de la technologie

Comme l'art, comme la beauté, j'estime en tant qu'éternel puriste et perfectionniste que les smartphones et les réseaux sociaux devraient avant tout servir à rassembler les gens, les aider à s'inspirer, évoluer de manière positive mais aussi à échanger sur des sujets importants et trouver de nouvelles solutions pour le présent et notre futur. Malheureusement je constate que ces nouvelles technologies n'amènent bien souvent qu'à du vide et ne font qu'exacerber un individualisme déjà bien implanté car prôné implicitement par la société depuis notre tendre enfance.  Ces technologies, bien qu'elles n'aient pas d'esprit ou de conscience, sont d'ailleurs en réalité loin d'être neutre. Selon Peter-Paul Verneek, philosophe allemand des technologies, les technologies nous aident à façonner notre existence et les décisions morales que nous prenons, ce qui du coup leur donne indéniablement une dimension morale. Comment ne pas constater alors qu'il y a clairement ici une faillite morale?


La stérilité de notre époque

Notre époque est devenue complètement stérile, la majorité des jeunes qui sont pourtant les principaux acteurs et la force motrice du monde de demain sont de parfaits ignorants et perdent leurs temps en futilités. Ce culte de l'illusion, du divertissement et de la course effrénée au statut social marque en réalité le déclin de la culture et occulte l'insignifiance de leurs vies. Ces systèmes pervers les convaincs chaque jour de prendre part à la grande messe de la consommation et du "m'as tu vu" et détournent leur attention des grandes questions morales posées par l'aggravation de l'injustice, de la pauvreté et des inégalités sociales, des ruineuses et injustes guerres impérialistes, des dangers environnementaux, de l'effondrement de l'économie, de la corruption de la classe politique et de la dictature totale des banques et des multinationales. Benjamin Constant, un intellectuel suisse du XVIIIe siècle disait : "Le danger de la liberté moderne, c'est qu'absorbés dans la jouissance de notre indépendance privée, et la poursuite de nos intérêts particuliers, nous ne renoncions trop facilement à notre droit de partage dans le pouvoir politique."

Comparez notre époque aux années 60 par exemple, une époque formidable qui a connu d'incroyables avancés de civilisations. Une époque où des populations habituellement passives et apathiques se sont réveillées et organisées afin de formuler leurs demandes pour que leur société change. Durant cette période, ces gens là sont devenus sans même le savoir des activistes, ils se sont impliqués dans les prises de décision et ont fait bouger les consciences à tous les niveaux. Ils se sont battus pour le droit des minorités, le droit des femmes, la défense de l'environnement tout en militant contre la guerre, pour la non-violence et pour l'empathie envers les autres. C'est précisément parce que des gens comme cela se sont battus que nous avons connus de grandes avancées de civilisations. Si nous ne nous activons pas maintenant, des pays entiers vont continuer d'être ravagés et détruits par des guerres, d'autres disparaitront des conséquences de notre empreinte écologique et du réchauffement climatique. Selon une étude du CNRS de 2014, 10 000 à 20 000 îles pourraient totalement disparaître totalement au cours de ce siècle. Une élévation de 1 mètre du niveau des eaux au Bangladesh entrainera d'ici 2100 le déplacement de 35 millions de personnes et détruira 18% du pays. Il y a déjà aujourd'hui dans le monde davantage de réfugiés climatiques que de réfugiés de guerre. Dans un rapport publié en 2012, l'ONU a prédit qu'il y aurait pas moins de 250 millions de réfugiés climatiques en 2050. Parmi les autres pays très vulnérables à la montée du niveau de la mer se trouvent aussi la Chine, le Cambodge, le Vietnam, la Thaïlande, les Philippines ou encore l'Egypte. En 2100 aux Etats-Unis par exemple, Miami et toute la Floride ainsi que la Louisiane seront complètement submergées, d'autres villes comme Philadelphie, Atlantic City, Portland, New York seront aussi sous les eaux tout comme Tokyo, Singapour, Londres ou encore Amsterdam et Rotterdam (plus d'un quart des Pays-Bas se situant en dessous du niveau de la mer). La faune et la flore continuent également de disparaître à un rythme effréné. Le glacier du Kilimandjaro a déjà perdu 80% de sa surface en un siècle dont 1/4 entre 2000 et 2007. La glace de la banquise arctique a perdu quand à elle 40% de son épaisseur depuis les années 80. Chaque année dans le monde l'équivalent de la superficie de la Grèce disparait en forêts à cause de la déforestation. Rien que ces 35 dernières années, la forêt primaire d'Amazonie, deuxième plus grande forêt du monde (et 2/3 des forêts tropicales) qui s'étend sur neufs pays et qui fait près de dix fois la taille de la France, a perdu 17% de surface (4 251 000 hectares forestiers de détruits par an, soit 1350m2 par seconde, l'équivalent d'un terrain de football de forêt détruit toutes les 7 secondes). Malgré le fait que la forêt amazonienne soit le lieu possédant la plus importante biodiversité de la planète, l'homme cupide s'en moque et la surface de forêt perdue ces dix dernières années est plus grande que la France entière! Depuis 40 ans, c'est deux fois la France en surface qui a été perdue, si cela continue sur ce rythme, la moitié de l'Amazonie aura disparu d'ici 2030. Après 25 millions d'années d'existence la grande barrière de Corail, qui était le plus grand récif coralien du monde, vient de s'éteindre selon les scientifiques. En l'espace d'à peine quatre décennies, plus de la moitié des espèces sauvages du globe se sont éteintes (Rapport Planète Vivante 2014 - WWF). Nos enfants, leurs enfants et tout ce qui suivront seront donc plongés dans la misère et dans un monde sans beauté, sans nature et sans diversité. La situation n'a jamais été aussi catastrophique qu'aujourd'hui (nous venons même d'atteindre le point de non retour d'après les scientifiques), les inégalités et les dangers multiples qui nous menacent n'ont jamais été aussi importants de toute l'histoire des hommes et pourtant les peuples ne réagissent pas ; profondément hypnotisés par tout un tas de distractions futiles, toujours tournés sur eux-mêmes, toujours en train de consommer d'avantages, de s'afficher publiquement et de se divertir continuellement.


 « La dictature parfaite serait une dictature qui aurait les apparences de la démocratie, une prison sans murs dont les prisonniers ne songeraient pas à s'évader. Un système d'esclavage où, grâce la consommation et au divertissement, les esclaves auraient l'amour de leur servitude ... »

Aldous Huxley (1894-1963), Le Meilleur des Mondes (1932)


« Pour étouffer par avance toute révolte, il ne faut pas s’y prendre de manière violente. Les méthodes du genre de celles d’Hitler sont dépassées. Il suffit de créer un conditionnement collectif si puissant que l’idée même de révolte ne viendra même plus à l’esprit des hommes.

L’idéal serait de formater les individus dès la naissance en limitant leurs aptitudes biologiques innées. Ensuite, on poursuivrait le conditionnement en réduisant de manière drastique l’éducation, pour la ramener à une forme d’insertion professionnelle. Un individu inculte n’a qu’un horizon de pensée limité et plus sa pensée est bornée à des préoccupations médiocres, moins il peut se révolter. Il faut faire en sorte que l’accès au savoir devienne de plus en plus difficile et élitiste. Que le fossé se creuse entre le peuple et la science, que l’information destinée au grand public soit anesthésiée de tout contenu à caractère subversif.

Surtout pas de philosophie. Là encore, il faut user de persuasion et non de violence directe : on diffusera massivement, via la télévision, des divertissements flattant toujours l’émotionnel ou l’instinctif. On occupera les esprits avec ce qui est futile et ludique. Il est bon, dans un bavardage et une musique incessante, d’empêcher l’esprit de penser. On mettra la sexualité au premier rang des intérêts humains. Comme tranquillisant social, il n’y a rien de mieux.

En général, on fera en sorte de bannir le sérieux de l’existence, de tourner en dérision tout ce qui a une valeur élevée, d’entretenir une constante apologie de la légèreté ; de sorte que l’euphorie de la publicité devienne le standard du bonheur humain et le modèle de la liberté. Le conditionnement produira ainsi de lui-même une telle intégration, que la seule peur – qu’il faudra entretenir – sera celle d’être exclus du système et donc de ne plus pouvoir accéder aux conditions nécessaires au bonheur.
L’homme de masse, ainsi produit, doit être traité comme ce qu’il est : un veau, et il doit être surveillé comme doit l’être un troupeau. Tout ce qui permet d’endormir sa lucidité est bon socialement, ce qui menacerait de l’éveiller doit être ridiculisé, étouffé, combattu. Toute doctrine mettant en cause le système doit d’abord être désignée comme subversive et terroriste et ceux qui la soutienne devront ensuite être traités comme tels. On observe cependant, qu’il est très facile de corrompre un individu subversif : il suffit de lui proposer de l’argent et du pouvoir ».


Serge Carfantan : docteur agrégé de philosophie, spécialiste de la philosophie indienne et de la pédagogie de la philosophie.



Vivre dans l'illusion ne peut pas durer

Vivre dans l'illusion c'est vivre les yeux fermés et vivre constamment dans le noir finira un jour où l'autre par nous faire tomber. Vivre dans l'illusion et pour des choses non essentielles ne peut à terme nous amener qu'à notre propre destruction. Toutes les cultures à travers l'histoire qui d'ailleurs n'ont plus su distinguer l'illusion de la réalité ont péri, de l'Empire romain à l'Empire austro-hongrois en passant par les Vikings, l'Empire aztèque et la Monarchie française. Tous ces empires au moment de rendre leur dernier souffle ont invariablement été gouvernés par des élites ayant perdu le contact avec la réalité. Aveuglés par leur fantasme de toute puissance et d'omnipotence, négligeant les conditions et changements climatiques, négligeant les dommages qu'ils causent à l'environnement, négligeant les relations avec leurs voisins et n'ayant pas eu la lucidité de réaliser l'interdépendance vitale qui existe entre tous les peuples et de manière plus générale entre toutes les espèces qui vivent dans le même écosystème, ces fous ont provoqué la ruine de leur civilisation. Comme le rappelle très justement Jared Diamond dans son essai Effondrement, il ne faut jamais oublier que tout comme les hommes, les civilisations peuvent mourir. Sachant tout cela, il en va de notre devoir de revoir nos centres intérêts pour se préoccuper de ce qui est aujourd'hui essentiel et vital au maintien de la planète, de notre civilisation et de notre futur.

  
"Les gens qui refusent de voir les choses telles qu'elles sont ne font qu'appeler à leur propre destruction et quiconque persiste à demeurer en état d'innocence est morte et devient un monstre."

James Baldwin (1924-1987), Chronique d'un pays natal (1955)



Notre civilisation aujourd'hui n'évolue plus

Comme je l'ai décrit tout à l'heure brièvement, notre société dite moderne et hyper connectée est paradoxalement en train de tuer les véritables rapports sociaux humains et surtout de faire stagner intellectuellement les civilisations qui ne cherchent plus à s'instruire, progresser, évoluer positivement et collectivement et qui préfèrent se complaire tel Narcisse dans la contemplation de leur propre reflet et dans des distractions de toutes sortes. La différence avec le personnage mythologique de Narcisse c'est que ce dernier était lui finalement innocent. Contrairement à nous, ce jeune homme n'avait en effet pas conscience que la personne qu'il contemplait dans l'eau était son reflet. Pourtant les heures qu'il passait à se contempler sont similaires aux heures que les jeunes passent aujourd'hui  à se mettre en scène sur les réseaux sociaux. Que faisait Narcisse pendant qu'il contemplait son reflet dans l'eau pendant des heures? Rien d'important en réalité...  C’est exactement la même chose aujourd'hui, la plupart des gens de la société moderne ne font rien de constructifs et perdent de précieuses heures de vies à ne rien faire de significatif. Une grande partie de leur énergie est dépensé dans le paraître. Tout tourne autour de leur petite personne, regardez comme je suis beau, regardez comment je plais aux autres, comment je suis stylé, regardez ce que je porte, où est ce que je suis, avec qui je suis. Regardez ce que je fais! Mais justement, que fais-tu de ta vie à part te montrer et te mettre en scène? Où vas-tu ? Pourquoi fais-tu ça? Ne veux-tu pas construire et entreprendre quelque chose qui compte? Ne veux-tu peux pas proposer au monde des choses intéressantes? Ne veux-tu faire parti du changement? Comment peux-tu supporter de faire parti du problème et non de la solution? Qu’attends-tu à part susciter l'envie et que l’on flatte ton égo qui est déjà au maximum? Ne t'intéresses-tu pas au monde dans lequel tu vis? N'as-tu pas de réelles aspirations? N'as-tu pas des choses plus importantes et plus intéressantes à faire que de te photographier cent fois par jour dans le but de susciter l'envie ou de recevoir des louanges?
Si toute cette énergie était appliquée envers des choses constructives alors le monde aurait une chance d'être sauvé et amélioré.

La couverture de la superficialité tient aujourd'hui malheureusement bien trop chaud pour que les gens décident de l'ôter.... La superficialité est d'ailleurs une des raisons pour laquelle la plupart des conversations aujourd’hui sont ennuyantes et pauvres à souhait. Absorbés sans cesse par les divertissements et la mode du "je me montre", les gens ne prennent plus le temps de se forger une véritable culture, de développer leur réflexion, leur richesse intérieure et leur sagesse. La plupart d'entre eux ne prennent absoluement pas le temps de s’interroger sur le monde dans lequel ils vivent et n'ont pas la moindre volonté d'agir pour aider à résoudre les problèmes que nous traversons, qu'ils soient politiques, écologiques, éthiques, philosophiques, sociaux ou économiques. C'est l'ère de l'immaturité et de l'indifférence.

Quand est-ce que les gens vont cesser d'être égoïste et décider de s’intéresser à autre chose qu’à eux-même? Quand est-ce que les gens vont réaliser que nous sommes tous semblables et que les problèmes des autres les concernent aussi?  Quand est-ce que les gens vont se réveiller et comprendre que pour éviter la catastrophe, le système entier doit aujourd'hui changer et que pour le changer il faut l'implication de tous ceux qui se trouvent à l'intérieur! Si les gens à l'intérieur du système ne changent pas comment peuvent-ils prétendre vouloir que le système change? Les gens croient-ils à la magie ou aux miracles? Ce changement ne viendra pas de l'extérieur! Il faut que les gens grandissent et cessent de penser qu'une personne providentielle et qualifiée viendra proposer des solutions et résoudre les problèmes de notre monde. Nous sommes les artisans de nos vies et bien que les puissants décident des orientations qu'ils veulent pour le monde qu'ils gouvernent d'une main invisible c'est par l'indifférence des gens ordinaires, leur oisiveté, leur immaturité et leur égoïsme, que le monde actuel est ce qu'il est! Quand est-ce que les gens vont devenir soucieux, responsables et comprendre que tous les choix de leur quotidien ont un impact sur ce monde? Quand est-ce que les gens vont comprendre qu'il y a un temps pour s'amuser et se divertir mais avant tout un temps pour ensemble réfléchir, agir et assurer notre futur. Quand est-ce que les gens vont commencer réellement à croire en eux et réaliser qu'avec les autres, ensemble, ils ont la force pour tout changer?

Quand va-t-on réellement essayer de faire changer les mentalités et faire sortir tout le monde de la caverne de l'illusion?  La seule solution pour l'avènement d'une société lucide, mature et responsable ne serait-elle pas justement de sortir de l'illusion et du superficiel, d'agir de manière concrète en délaissant peut-être un temps le culte de l'image et toutes les activités non prioritaires pour se recentrer sur les choses essentielles et vitales?


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