mercredi 4 novembre 2015

Retour et clarification sur la notion de vulgaire



Clarification sur le vulgaire

Pour éviter toute méprise, je tiens à apporter une petite précision à ma précédente réflexion sur la notion de vulgaire. Je n'ai pas dit que le vulgaire n’existait pas, c’est bien plus subtile que cela.  Dès le départ je dis quatre choses importantes sur le vulgaire :

1- il existe mais dans nos esprits, à cause de notre éducation, des règles de bienséance, de décence etc. par rapport à certains comportements
2- que les comportements en question connotent toujours quelque chose de sexuel 
3- que ces comportements se révèlent inappropriés pour des tiers personnes
4- que le vulgaire est en réalité une sensation qui n’arrive que lorsque la notion d’intimité n’existe plus. Par conséquent c’est une notion qui change en fonction du point de vue depuis lequel on se place.

J’expose ensuite le paradoxe entre ce que nous appelons vulgaire et notre propre vie intime pour montrer le non sens de cette dénomination lorsqu’on l’utilise comme un jugement de valeur péjoratif ou un jugement méprisant. Personnellement lorsque j’énonce que quelque chose est vulgaire, ce n’est pas en réalité un jugement de valeur péjoratif, une considération méprisante ou encore quelque chose de perverse, d’inacceptable ou de maléfique. C’est simplement quelque chose d'inappropriée. Vulgaire signifie : comportement inapproprié envers un tiers ; mais ce constat de ce qui est approprié et de ce qui ne l’est pas, ne résulte que d’un conditionnement. Nous sommes TOUS conditionnés. 

Comme je l'ai dit, le mot vulgaire est en fait purement et simplement le mot utilisé pour désigner un comportement ou une attitude sexuelle qui passe de l’intimité au regard de la société. Lorsque la société perçoit ce comportement comme étant inapproprié (via un conditionnement) c’est là que le vulgaire apparaît. C’est dans ce sens que le vulgaire existe et on ne peut le nier. 

D’ailleurs, même dans l’intimité s’il y a encore jugement, la notion de vulgaire peut toujours se faire ressentir. Prenez une personne qui a eu une éducation où le sexe lui a toujours été présenté comme quelque chose de tabou et de sale, que fera cette personne lorsqu’elle commencera sa vie sexuelle? Même dans l’intimité, elle se sentira mal à l’aise, honteuse, gênée etc… Donc pour préciser d’avantages ma pensée, je dirais que la notion de vulgaire n’est pas nécessairement qu’une question de passage entre intimité et regard de la société, elle est surtout question de jugement! 

Si certains n’ont toujours pas compris le fond de mon raisonnement, je peux l’expliquer une dernière fois d’une autre manière. Le vulgaire c’est ce qui est considéré comme dégradant, inapproprié, choquant, mais encore une fois c’est une perception subjective, la chose en elle-même n’est pas dégradante (la preuve puisque dans l’intimité elle ne l’est plus). Cette perception de la vulgarité est due à un apprentissage, c’est une notion qui relève de l’acquis et non de l’inné. A contrario, le sentiment amoureux relève de l’inné lui par exemple, il ne s’apprend pas, il ne se commande pas. La notion de vulgarité est donc bien en réalité un conditionnement mental.

Appartenir à une religion par exemple est également une autre forme de conditionnement mental. Si personne ne vous a jamais inculqué la moindre notion religieuse, si vous n’en avez jamais entendu parlé, vous n’aurez alors aucune idée sur le sujet, aucun à priori et aucune conviction ; logique puisque vous ne sauriez même pas de quoi il est question. On ne peut pas avoir un avis sur quelque chose qui nous est totalement étranger. Et bien c’est pareil pour le vulgaire. Si on ne vous jamais rien dit sur cette notion, on pourrait donc dire que pour vous le vulgaire n’existe pas. Même si devant vos yeux se déroulait une scène qui serait perçu comme vulgaire par des gens informés et éduqués (donc conditionnés) sur le sujet, vous ne percevriez pas cette scène de la même manière. La considération et le ressenti que vous en auriez seraient complètement différents. Le vulgaire est donc encore une fois une perception relative à un conditionnement, c’est un jugement de valeur subjectif.

Le vulgaire existe et en même temps il n’existe pas. Complexe n’est-ce pas? C’est la raison pour laquelle j’ai écrit dans ma première réflexion : « La notion de vulgarité n’existe pas en soi ». Je développe ensuite en expliquant que la vulgarité va exister pour nous car nous sommes des êtres humains aptes à raisonner, à juger, que nous sommes des êtres dotés d’une conscience, d’une morale et que l’on nous appris des règles de bienséances et inculqué la notion de décence et de pudeur.

Mais comment une chose peut-elle à la fois exister et ne pas exister pouvez-vous me rétorquer? L’explication devient ici ardue, je vous répondrai alors tout simplement en utilisant une métaphore que les photographes apprécieront. Prenez une ombre, une ombre n’a pas d’existence propre, elle n’existe que parce qu’un objet opaque va s’intercaler entre une source de lumière et un autre objet. L’objet physique existe mais l’ombre n’est qu’un effet de contraste, vous pouvez la voir mais elle n’a pas d’existence réelle, d’existence matérielle propre comme celle l’objet. Et bien le vulgaire c’est pareil, c’est un effet de contraste, son existence n’est que la résultante de tout ce que l’on vous a appris, de tout ce que vous avez interprété et que vous vous êtes ensuite approprié pour former votre propre avis. Pourtant en soi, la chose n’est pas vulgaire, elle est ce qu’elle est. Votre perception relative à votre conditionnement ainsi que votre jugement de valeur subjectif rendra ensuite cette chose vulgaire ou non.

"Ce n'est pas le corps qui est indécent, c'est le regard qu'on pose sur lui". 
Nadine Monfils 


Sortir de nos conditionnements

Pour voir les choses telles qu’elles sont réellement, il faut se libérer de tout conditionnement. Pour rester dans la métaphore de l’ombre et du phénomène de conditionnement, comment ne pas citer ici l’allégorie de la Caverne de Platon. Dans le tome VII de son ouvrage « La République » Platon invite le lecteur à imaginer des hommes enchainés à vie au fond d'une caverne et n’ayant jamais connu autre chose que cette triste condition. Tournant le dos à l’entrée de la grotte depuis toujours, ils ne peuvent voir que la paroi du fond de la caverne, sur laquelle sont projetées les ombres du monde extérieur ainsi que leurs propres ombres. Les prisonniers prennent alors ces formes vacillantes projetées sur les parois pour la réalité.  Si l’une de ces personnes se libéraient, l’exposition à la lumière du jour lui ferait éprouver de grandes souffrances. Complètement ébloui, il serait incapable de voir quoique ce soit, il ne souhaiterait qu’une chose, regagner l’obscurité de la caverne. En persistant, ses yeux finiraient par s’ajuster et l’illusion des ombres qu’il a connu toute sa vie se dissiperait et la personne se rendrait compte que tout n’était qu’illusion. Il prendrait conscience que les choses sont en réalité bien plus complexes que ce qu’il avait imaginé. 

Platon était persuadé que la vérité était toujours préférable à l’illusion et que le savoir devait nous délivrer de nos chaines qu’elles soient physiques ou mentales. Sauf que la connaissance réelle des choses nécessite un véritable travail de réflexion. C’est cela que j’ai voulu entreprendre avec mon raisonnement ; le but étant de faire comprendre que cette notion de vulgaire est en réalité bien plus complexe qu’elle n’y paraît et qu’elle n’est en grande partie qu’une question de point de vue.


dimanche 1 novembre 2015

Réflexion sur la photographie de nu et la notion de vulgaire



Il n'y a que trois domaines de la photographie qui s'intéressent à l'être humain de manière pleine et entière : le portrait, le nu et le reportage.  Le portrait et le nu eux sont intimement liés, ce sont les deux domaines qui s'intéressent à l'être humain dans son essence brute, son essence véritable ; c'est à dire ce qu'il est dans son état naturel, sans fioritures, sans ses habitudes vestimentaires et ses habitudes de vie en général. La démarche étant de souligner sa beauté intrinsèque, celle qu'il peut certes modifier par l'exercice physique ou la chirurgie esthétique mais sur laquelle au départ il n'a aucune prise, à savoir ses traits, sa morphologie. Cette beauté qui nous fascine et pour laquelle nous n'avons pas d'explications et qui est déterminée par les aléas de la génétique ; ce soit-disant hasard qui arrive à faire des miracles. Le reportage quant à lui s'intéresse à l'humain dans son état civilisé, la démarche étant de témoigner de ses moeurs, de ses comportements sociales, de sa vie au sein de la communauté humaine. 



Dans le portrait et le nu, l'être humain se suffit à lui-même, il est d'emblée la finalité si l'on peut dire alors que dans d'autres types de photographies comme la photo de mode ou la photo de beauté, il n'est plus véritablement le sujet de la photo mais plutôt une partie d'un tout, un élément de l'équation, un ingrédient de la recette ; les autres ingrédients étant la lumière, le maquillage, le stylisme, les bijoux, la coiffure, la manucure, le décor (architecture, paysage, couleurs), l'esprit de la marque, la volonté du client etc…




Les gens différencient souvent le portrait du nu alors que ces deux domaines sont pourtant similaires et se situent dans une même continuité. Un portrait peut être un nu et un nu peut être un portrait. Aviez-vous déjà réalisé qu'un portrait où le visage était découvert était un nu? Dans la société occidentale personne ne masque en effet son visage et un élément du corps qui par définition n'est pas couvert est nu. Notre peau, notre bouche, notre nez, nos oreilles, notre cou, nos joues, notre menton, chaque jour nous laissons sans protection les moindres éléments de nos visages et les livrons sans même y réfléchir au regard des autres ; ce qui n'est pas le cas dans tous les pays du monde. Dans plusieurs pays, montrer son visage pour une femme a quelque chose d'aussi impudique que de montrer son corps car cela peut susciter du désir. Pourtant le désir n'est que l'une des conséquences des cinq sens dont nous a doté la nature. La perception sensorielle d'une chose plaisante nous procure nécessairement une sensation agréable, un désir plus ou moins grand et refuser ces sensations, c'est aller contre ce que l'on nous a donné, aller contre la nature de ce que nous sommes. Une bouche ou un visage nu en gros plan a pour moi quelque chose de beaucoup plus érotique, plus désirable, plus fascinant que bon nombres de photos de corps dénudés.





Nous avons en permanence des désirs d'importances diverses et ce mot n'est pas forcément synonyme de pulsions sexuelles. Je désire écouter telle musique, je désire voir un ami car tout simplement à son contact je me sens bien ; le voir et l'entendre à l'aide de mes sens, être à ses côtés, me procurent de la joie, du réconfort, un soutien, un plaisir, de la plénitude. On peut aussi désirer devenir quelqu'un, désirer le bonheur, désirer vivre tout simplement, désirer devenir une personne meilleure, désirer un enfant… Le désir est à l'origine de tout, c'est l'énergie qui nous fait avancer et nous maintient en vie, c'est le moteur de notre existence qui elle-même n'est que la résultante d'un autre désir, celui de nos parents lors de notre conception. Refuser et lutter contre le désir, c'est donc vouloir contrer la vie elle-même, ce qui est résolument absurde.





La nudité en soi est un état naturel et universel. En photographie si la nudité est captée avec respect, émotion et un profond sens de l'esthétisme, le nu devient artistique, objet de perfection, objet de contemplation. La nudité est aussi un instant touchant, touchant car honnête. Une personne nue ne peut pas se défiler, se cacher, elle se dévoile complètement au regard de l'autre, d'abord au photographe puis ensuite aux spectateurs de la future photographie. Instant touchant également car la personne devant l'objectif apparait alors avec toutes les faiblesses inhérentes à sa condition d'être humain à savoir fragile. "L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature mais un roseau pensant" disait Pascal.  En posant nue, on accepte cette fragilité, on l'embrase et elle devient une force. C'est un instant touchant pour une troisième raison, la personne qui se prêt à l'exercice de la prise de vue place toute sa confiance dans le photographe. Qu'il le veuille ou non le photographe a alors une responsabilité, il ne peut pas se permettre de faire n'importe quoi. L'aptitude principale qu'un photographe doit pour moi développer pour réaliser des nus artistiques, c'est ce rapport de confiance avec la personne qu'il photographie.




Pour les gens normalement constitués, le nu est un instant captivant visuellement car c'est l'instant où l'être humain se dévoile dans sa conception originelle avec ses lignes, ses courbes et ses formes sans que ces dernières soient masquées. La nudité est une force car c'est quelque part la liberté, la vérité sous sa forme la plus dépouillée, l'absence des conventions, le rejet contre tous les dictas de la société, le levé de toutes les barrières et des craintes telles que les gènes, la pudeur, la honte, les complexes, c'est le couronnement de la confiance en soi, ou plutôt l'acception de soi et de son enveloppe charnelle. Le photographe américain Jock Sturges a dit un jour : "Les naturistes ont en réalité une dignité bien plus grande que la plupart des gens car ils n'ont dans leur personnalité aucun sentiment de honte ; et si la honte ne fait pas parti de votre personnalité, votre dignité est presque invulnérable car vous ne vous préoccupez pas de votre corps d'une manière importante. Si quelqu'un ouvre la porte alors que vous êtes nu, le naturiste lui dit "hello" et il n'a rien perdu, rien ne lui est arrivé et sa dignité est complètement intacte. L'ironie est que les personnes qui portent le moins ont le plus de dignité et de force."




Le nu est paradoxal car comme je l'ai dit, il révèle à la fois notre fragilité et notre force. Il révèle une vérité, il traduit une honnêteté à laquelle on ne peut pas se soustraire. Voilà pourquoi j'aime tant photographier des portions de corps et des visages en gros plan sans maquillage et si possible sans cheveux car ils perturbent pour moi la lecture des formes d'un visage. Les cheveux sont alors attachés, masqués par un foulard ou tout simple hors champ de la prise de vue. Les visages tout comme les dos, les ventres, les fesses ou les jambes sont des surfaces de peau qui nu se révèlent incroyable. Jouer avec la lumière naturelle et ses modulations sur ces surfaces dénudées, que je considère comme des paysage, est un exercice esthétiquement fascinant. Une belle photographie de nu doit toujours avoir pour moi quelque chose de contemplatif.




Le nu 

Quand on aborde la question du nu dans une création artistique, il y a selon moi trois notions importantes que l'on doit garder à l'esprit.
- La nudité : l'état physique dans lequel nous sommes naturellement
- Le nu : thème artistique (peinture, sculpture, dessin, photo, cinéma)
- Le vulgaire : notion qui varie selon les personnalités mais qui regroupe en général tout ce qui peut choquer et être considéré comme dégradant, inapproprié ou de mauvais goût. 

La notion de vulgarité n'existe pas en soi, c'est un état qui n'existe que par rapport à deux concepts humain : la décence (ou bienséance) et les normes sociétales que l'on appelle aussi les moeurs et à tord la morale. Un animal par exemple est complètement étranger à la notion de morale et de décence. Un animal n'a pas de morale, il n'y a donc rien d'immoral ou d'indécent pour lui. Il en est quasiment de même pour les enfants. L'approche quasi-sacrée de la nudité et la notion de vie intime sont des concepts, des règles, des coutumes propres à l'espèce humaine. L'approche de la nudité n'est d'ailleurs pas une problématique qui préoccupe l'intégralité de l'espèce humaine et l’approche de la sexualité n’est pas non plus la même selon les individus, les peuples ou les religions. La vulgarité est en fait une limite que l'on peut décider de franchir ou non.



Le vulgaire dans l'image

Si vous vous photographiez en train de rire lors d’un enterrement par exemple, on ne dira pas que c’est vulgaire mais déplacé. Si vous photographiez quelqu'un en train d'être assassiné (photo d'un milicien de Robert Capa), de souffrir (la petite fille brûlée au napalm de Nick Ut)  où bien de mourir (la 'fillette' et le vautour de Kevin Carter) on dira de ces photos qu’elles sont dures ou violentes. Une oeuvre plastique dite vulgaire fait en réalité toujours référence au sexe. La nudité en revanche n'est pas forcément liée au sexe et le vulgaire n'est pas nécessairement lié à la nudité. Entre la photo d'une femme nu à une fenêtre ou allongée délicatement sur un canapé et une femme habillée qui mime une fellation avec une bouteille de bière ou une banane, laquelle de ces photos trouverez-vous vulgaire?




La vulgarité dans l'image est donc toujours implicitement liée à la sexualité sauf que l'approche de la sexualité est différente selon les civilisations. Le désir sexuel par exemple est vu depuis toujours dans le monde judéo-chrétien comme un péché (vision instaurée par Saint-Paul puis Saint Augustin) alors que dans l’hindouisme, ce même désir qu’ils appellent le kâma est considéré comme l’un des buts de l’existence. On retrouve le kâma dans le très célèbre kâmasutra (littéralement les aphorismes du désir). Le kâma est positif et fait parti du dharma, la loi cosmique régissant l’univers. Bien que l’idéal hindou ai pour finalité de sortir du dharma, d’échapper au cycle des réincarnations et donc un jour de la sexualité, le kâma est perçu comme quelque chose de bénéfique et absolument pas comme quelque chose d'indécent ou de répréhensible. D’autre part, lorsque l’on lit les mythes anciens comme par exemple la légende sumérienne d’Enki et de Ninhursag ou bien la cosmogonie grecque, on s'aperçoit aussi que la sexualité est quelque chose de complètement normal, on l’a retrouve très présente dans chaque récit. Le temple hindou de Khajuraho construit vers l’an 950 est également un bel exemple d'une sexualité assumée et courante où l'on peut voir sur ses parois des dizaines d’actes sexuels explicites sculptés dans la pierre. 





La perception du vulgaire

La nudité et la sexualité sont des choses naturelles inhérentes à l'homme et à toutes les espèces vivantes. Pourquoi photographier une personne nue devrait-il être considéré comme vulgaire? En allant même plus loin pourquoi photographier le sexe d’une personne ou même un acte sexuel devrait-il être considéré comme vulgaire puisque c'est naturel?  Personne ne se juge vulgaire en se regardant nue ou en faisant l’amour que je sache? Pourquoi emploi-t-on alors ce mot comme un jugement et une condamnation dès lors que cet instant est capté? 




La notion de vulgaire n’arrive en réalité que lorsque la notion d’intimité n’existe plus. Une chose devient vulgaire selon un observateur extérieur à la scène. S'il n’y a pas d’observateurs en dehors de la personne nu, ce n’est pas vulgaire, c’est la vie, il n'y a point de jugement. S'il y a des observateurs, un public, la situation devient vulgaire, mal, indécente… La représentation d’une chose naturelle et normale de la vie devient alors vulgaire. Une personne qui se masturbe par exemple c'est naturel, c'est la vie ; deux personnes qui font l'amour aussi. En revanche si une personne se masturbe dans un lieu public cela devient un acte vulgaire, déplacé, inqualifiable ; si deux personnes font l'amour dans un lieu public à la vue des passants, l'acte est également jugé incorrect et profondément vulgaire. Le passage de l'intime au public rend donc la chose vulgaire. Le vulgaire est donc une conception communément admise qui signifie en réalité "inapproprié envers les autres". Contrairement à ce que laisse penser le mot, ce n'est pas la chose elle-même qui est vulgaire mais c'est son contexte qui va l'a rendre vulgaire. L'acte de représentation de cette chose en public l'a rend vulgaire. "Je ne tiens pas à être vulgaire" revient en fait à dire : "Je ne tiens pas à choquer autrui". La vulgarité tout comme la morale est donc strictement liée à la condition qu'il existe un autre que soi ; s'il n'existait personne d'autre que notre propre personne, il n'existerai pas de jugement. Evoluant seul, sans aucun regard extérieur ni contact avec autrui, la notion de vulgaire tout comme le concept de la morale disparaissent alors.




Tout ne se résume pas à la notion de bien et de mal, bon nombre de situations sont en réalité neutre. Exemple, vous êtes nue sur votre divan, situation ni bien ni mal. Toujours nue sur ce même divan, on vous prend ensuite en photo (ou bien vous faites un selfie). Se pose alors la question du bien fondé de cette photographie. Est-il bien approprié de se faire photographier nu sur son divan? La photographie n'est pourtant que la capture en deux dimensions d'un instant de la réalité, une situation qui rappelez-vous n'était ni bien ni mal. Pourquoi la photographie devrait-elle alors être définie comme bien ou mal? Pourquoi n'est-elle pas neutre comme la situation qu'elle dépeint? Pourquoi fait-on naître ici un jugement, un début de condamnation? Cela n'a pas de sens. Cette photographie (tout comme la situation) est neutre et ce n'est que par notre interprétation qu'elle va devenir bien ou mal, acceptable ou inacceptable, plaisante ou choquante.




Maintenant imaginez que cette photo de nue de vous soit diffusée au grand public. L'acte de cette prise de vue sera alors remis en question et votre nudité sera perçu comme une faute, une provocation, un acte répréhensible, déplacé, quelque chose de choquant voir pour certains de malsain. N'est-ce pas surprenant ce changement de perception? Des photos intimes prises à priori lors de moments de bien-être, de fierté de son propre corps, des photos que personne n'a jamais vu, deviennent subitement à la vue de tous des photos osées, vulgaires, choquantes dont la personne va avoir honte. Cette manière de nous comporter ne concerne pas que les expériences visuelles, elle concerne également nos expériences auditives, notre façon de parler. Lorsqu'une personne parle en public de choses sexuelles sans la moindre gène et sans prendre de pincettes, elle peut alors être considérée comme quelqu'un de vulgaire. On pourra également dire de cette personne qu'elle est libérée voir débridée. 




Vous l'aurez compris le mot vulgaire est un terme faussement évident, plein de confusion et bourré de paradoxes. Utilisé aujourd'hui pour désigner ce qui est inapproprié, outrageant, choquant ou provoquant aux yeux de la société, le mot vulgaire n'a désormais plus rien à voir avec son sens premier. Originellement, le mot vulgaire vient du latin vulgus, un terme inventait par les élites de l'époque qui désignait de manière péjorative le "bas peuple", la masse des gens "ordinaires". Populaire serait le mot utilisé aujourd'hui par les élites pour remplacer le qualificatif vulgaire d'origine. En réalité le mot vulgaire est désormais devenu un mot fourre-tout qui nous renvoi aux limites de la bienséance, des étiquettes, de nos normes sociétales, à nos propres barrières psychologiques et culturelles toutes profondément liées à un conditionnement judéo-chrétien de plus de deux milles ans.




Après une photographie vulgaire peut très bien être belle et artistique comme tout son contraire, cela dépendra des critères de chacun. Est-ce que l’art doit ensuite tout justifier? Est-ce que l'art peut tout se permettre? Est-ce que l'art doit avoir des limites? Il s'agit ici là d'autres questions…  Personnellement, j’ai malgré moi cette intime conviction, peut-être naïve ou puritaine, que l’art dans son aspect le plus noble et le plus beau doit élever notre état de conscience et ne pas le rabaisser à des bas instincts. Voilà pourquoi la notion de vulgarité reste toujours dans un coin de ma tête lorsque j'entreprends de réaliser une photo de nu. Les sentiments d'admiration, de fascination, de bien-être, d'harmonie voir d'oubli de soi que procurent des oeuvres d'art touchent l'âme et le coeur et vont pour moi bien au-delà de la pulsion primaire et primale, ce que les philosophes grecs appelé Eros, le plaisir des sens, cette idée de plaisir corporel qui ne résulte que d'un désir exclusivement physique, charnel, sexuel, un désir au sens de convoitise qui finalement est très égocentré voir égoïste.

Le problème d'aujourd'hui avec l'hypersexualisation de notre société, c'est que d'ici peu, plus rien ne choquera les nouvelles générations et la notion de vulgaire, sorte de garde fou de l'acceptable et de l'approprié, aura alors perdu tous son sens et ramènera la majorité des humains uniquement dans l'âge de la pulsion. Je pense d'ailleurs que nous y sommes déjà....